La dictée de Bernard Pivot ou du bonheur de transmettre

 

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Susan Copich

 

Quel parent n’a jamais connu ce doux moment de transmission du savoir et de la maitrise de la langue française à son enfant que représente l’aide aux devoirs ?

Après une journée de galère au travail, un trajet contemplatif fait de pots d’échappement et autres feux rouges – pagaille de klaxons et d’insultes courtoises entre automobilistes-c’est empli de bonnes intentions qu’on prend place à côté de la chair de notre chair. Un bisou, des câlins et l’ouverture du cahier de textes.

Dans le foutoir des mots, posés ça et là, c’est avec le sourire qu’on tente de comprendre la tâche fixée par l’instituteur, que l’élève attentif et concentré ne peut nous restituer.

L’exercice trois sans indication de page, apprentissage d’une leçon dont le sujet n’est pas précisé, consignes précises mais non datées : le courageux parent, transformé momentanément en précepteur, doit faire face à une montée d’émotions diverses et variées. De la colère à l’agacement, de la perte de patience à l’incompréhension, c’est le merdier dans son cœur et dans sa tête. Mais c’est avec douceur et bienveillance qu’il se tourne vers son petit :

—C’est quoi ce bordel ? Je ne comprends pas ce que tu dois faire.

Œil hagard de la descendance, sourire en coin qui confine presque à la bêtise et enfin la réponse tant attendue, sensée nous éclairer.

—Heuuuu…Je sais pas …

Plutôt que de céder aux pulsions d’infanticide qui le traversent, le parent s’en va en quête d’informations pour compléter le puzzle. C’est auprès d’autres mamans dans la même situation, tel des agents secrets qui se transmettent des éléments glanés par ci par là, que l’apprenti enseignant cherche à clarifier le bin’s du moment. La solidarité parentale joue son rôle et, enfin, les duos filiaux peuvent se mettre au travail.

— Alors dictée mon chéri, t’es prêt ? :  Au soleil levant- virgule- les fleurs éclosent-point- . Je répète : Au soleil levant {…} -point-.

“O soleil le vent, les fleur et close”

Le parent, dubitatif, mesure l’ampleur de la tâche. L’idée de l’apéritif, récompense de son dévouement patient, l’aide à ne pas exploser. Mais l’ambiance de la maison s’agite : le petit a faim, le grand chante à tue-tête des hits modernes dont les paroles ne sont que pure ineptie. C’est le souk de Marrakech avec cris et négociations en tout genre, environnement certes chaleureux mais peu propice à la concentration.

—Où est le verbe dans cette phrase mon loup ? (Question à visée didactique chargée d’espoir d’une auto-correction spontanée.)

— Close ? Alors je rajoute un S parce que c’est les fleur…..

C’en est trop ! La mère craque, l’ambiance tourne à la pétaudière. La répétitrice se mut en chienlit, devient folle et hurle :

—Et depuis quand les verbes à la troisième personne du pluriel prennent un S ? Close ce n’est pas un verbe ! Et l’accord de “fleur” et de “ les” ?

Larmes de l’enfant, culpabilité maternelle, reprise de contrôle, excuses, réconciliation, explications, corrections, valorisation.

Enfin, les devoirs sont finis.

C’est empli de satisfaction qu’on prépare à manger, en prenant grand soin d’oublier que, demain, il y aura une autre dictée. A chaque jour suffit sa peine.

 

Contrainte du 12/02/2018 : Pagaille, galère, chienlit, bordel, foutoir, bin’s, merdier, pétaudière, souk

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