Animiste

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Laurent Seroussi

 

Il pleure depuis qu’il s’est assis sur l’herbe grasse. Je me demande d’où vient ce gouffre de mélancolie qu’on perçoit tant à son contact. Il lève les yeux vers le soleil. Je l’observe d’en haut depuis un moment déjà. Il semble inconsolable. Il se remet debout et vient humer la rose que je suis en train de butiner, tout en me chassant d’un mouvement de la main. Je retourne vers la ruche en vrombrissant.

Il a rassemblé dans un sac quelques objets qui n’ont pour moi aucun sens. Des bouts de papiers reliés entre eux avec des inscription dessus, des images avec des visages inconnus pour moi, une petite statue en bois, celle posée à côté de son lit et une rose fraichement cueillie. Nous vivons ensemble depuis si longtemps pourtant. Il jette un regard sur la pièce, ferme la porte sans même la fermer à clé. Il reviendra j’en suis sûre, en attendant je me remet au tissage de ma toile, nous les arachnides nous ne filons pas vers l’extérieur, nous filons notre soie dans la maison des humains.

J’aime aller au bal, l’odeur de la peau transpirante m’attire. Les femmes ont les bras dénudés et dégagent un doux parfum sucré. La musique masque mon bourdonnement, je suis moins en danger. Je me rappellerais toujours de ces amoureux, et du goût délicieux de leur sang. Ils étaient beaux, ils semblaient heureux.

Mais pourquoi crie-t-il ainsi ? Il hurle même. Il bave. Ses yeux sont noirs. Je l’entends au travers du mur. Mes petits ont faim, je voudrais sortir de mon nid pour aller chercher quelques denrées. “Parjure, vous m’entendez, c’est un parjure ! On ne touche pas à ma fille. Faites la venir !“. Le conseiller du Comte sort. Lui, il continue de faire les cent pas. Il ne prêtera pas attention à moi. Je me lance et sors de mon trou. Chut les petits cessaient donc de couiner, maman revient.

Comme elle est belle avec ses longs cheveux bouclés. Elle baisse les yeux devant mon maître qui m’a pris sur ses genoux pour me caresser. Je ronronne tout en tendant l’oreille.
—Mais père, entre nous c’est de l’Amour. Je n’ai jamais rien ressenti de tel. Père, laissez moi l’épouser.
— Toi ma fille, épouser un homme sans titre. ? De mon vivant jamais ! J’ai déjà promis ta main. Ton bon à rien sera chassé du pays.
Il s’énerve et me serre trop fort. Il me jette au sol, mes griffes se sont, par réflexe, enfoncées dans sa chair. Je vais me faire un brin de toilette.

L’Orphéon continue de jouer tandis que les gardes encercle le jeune homme. Plus tôt, on est venu chercher sa cavalière. Je me camoufle dans la chevelure du baryton, nous sommes plusieurs dizaines à habiter son crâne. Oh il s’approche du ténor, c’est le moment de coloniser un nouvel habitat, la surpopulation guète ici pour sûr il va bientôt nous déloger. J’échappe de peu à ses doigts qui viennent le soulager des démangeaisons.

Le chêne séculaire qui m’abrite me semblait pourtant sécure. Mais c’est sans compter le vent qui souffle si fort ce matin que j’en tombe de ma branche. Le temps de reprendre mes esprits, je ne l’ai pas vu arriver. Il marche les yeux dans le vague, son baluchon à la main. Je n’ai rien senti, juste une énorme pression sur mon corps qui a fait éclater mon armure. Je me pensais invincible, je n’étais pourtant qu’un agrile.

Le poste frontière est entouré de verts pâturages mais impossible de quitter la Transnistrie sans montrer patte blanche. Je le regarde sortir un document de sa poche. Le garde vérifie avant de lui rendre. L’homme poursuit son chemin et quitte son pays à tout jamais. Je le salue en meuglant, il n’y porte aucune attention.

Il semble épuisé. Comme s’il avait fait une longue marche avant d’arriver à destination. Il est maigre, cerné. Ses chaussures sont trouées. Il regarde les vagues de l’océan  atlantique qui s’offre devant lui. Il ne peut aller plus loin. Il sort de son sac une petite statue qu’il dispose sur le sable. Il pose à coté des livres dont il sort une rose séchée. Il regarde quelques photos qu’il glisse dans la poche de son blouson éculé. Il avance et entre dans l’eau. Mais apparemment il ne sait pas nager. Il coule à pic. Je tourbillonne au dessus de l’eau. Mais que fait-il ? Il faut que je prévienne les humains.  Mais le cri des mouettes est bien trop familier pour eux., ils n’y prêtent aucune attention.  Un poisson ! Je retourne à ma chasse. Tant pis pour lui, l’ Homme finalement n’est pas toujours notre ami.

 

Contrainte 12/01/2018  : océan, statue, armure, parjure, amour, mélancolie, bal, Transnistrie, orphéon

7 commentaires sur “Animiste

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  1. Bon jour,
    Un texte original que j’aime beaucoup. La narration est déployée sur un angle autre que celui humain … pour les humains. Un genre d’anthropomorphisme qui permet d’avoir une « vision » tout à fait étonnante.
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

      1. Je viens de lire quelques articles sur ce fameux livre. Au premier abord ce n’est pas mon genre de lecture … après faut voir. Je vais y réfléchir 🙂
        Merci à vous.

        Aimé par 1 personne

      1. C’est une bonne idée, mais je suis déjà trop habitée par d’étranges créatures qui cherchent à s’exprimer dès que je prends la plume. Mais qui sait, peut-être un jour 🙂

        Aimé par 1 personne

  2. Le filage des hôtes successifs m’a fait penser par esprit d’escalier à un personnage de la trilogie (en 4 volumes 😜…) du guide du routard galactique de D. Adams… Une entité qui ne cesse de se réincarner en un être qui meurt toujours à cause de la même personne (qui elle n’en sait rien)…
    Beaucoup plus léger ^^
    Xxx

    Aimé par 1 personne

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