Les exilés

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Comme elle était jolie malgré les haillons qu’elle portait. Elle avait dans les yeux une gravité que ne devrait pas porter une jeune fille de seize ans.

Des yeux couleur saphir, une longue chevelure brune cachée sous un foulard qu’elle n’ôtait que le temps de sa toilette, une peau mate, elle avait toute les caractéristiques physiques des Patchounes.

Elle m’a raconté sa vie et si l’on en avait fait un film, les spectateurs auraient certainement accusé le réalisateur d’excès, obéissant aux lois de la surenchère pour amadouer le public. Mais malheureusement parfois la réalité dépasse largement la fiction.

Elle avait perdu toutes les femmes de sa famille sa mère, sa soeur, sa tante, assassinées après avoir été violées. Sa chance à elle, c’était d’avoir été mariée à quatorze ans. Un mariage arrangé arrangeant car ils s’aimaient vraiment. Il l’avait mise à l’abri avant d’organiser leur départ vers des horizons plus cléments.

Ils s’imaginaient déjà savourer la sécurité d’un pays qui n’est pas en guerre. Pouvoir marcher dans la rue sans craindre pour leur vie. Des projets d’enfants, être ensemble tout simplement. Des banalités pour nous européens qui ne percevons plus la chance que nous avons et qui râlons chaque matin dans les bouchons, aveuglés par notre pathétique routine tranquille et sans danger. Bien sûr nous ne pouvons porter toute la misère du monde sur nos épaules, mais de la côtoyer de près et non pas via l’impersonnalité des journaux télévisés, cela permet de relativiser. D’ailleurs je ne les regarde jamais. J’ai déjà ma dose quotidienne de monstruosité et d’injustice.

Arrivés dans le pays, ils n’eurent pas l’accueil escompté malgré toutes les épreuves qu’ils avaient traversées. Elle, pauvre enfant mariée, avait obtenu le droit d’asile mais lui avait été débouté. Il était presque perçu comme un monstre qui avait abusé d’elle. Il n’était que de trois ans son ainé, mais il était majeur, homme et fortement soupçonné d’emprise. Des olibrius l’avaient raccompagné hors du pays, mais c’était sans compter sur sa détermination.

Condamné à la clandestinité, il était malgré tout revenu et venait régulièrement la visiter. Leur distance était troublante. Point de signe d’affection, juste une main serrée pour se saluer. Pas de baiser langoureux ni même de câlin tendre. Je l’avais d’abord pris pour un simple ami. Et quand elle me l’a présenté, heureuse et comblée, je n’avais pas pu cacher mon incompréhension de ce que je considérais, moi, comme des manques de tendresse. Elle avait ri, m’expliquant que dans leur culture c’est ainsi. La pudeur des émotions, l’humilité face à la vie, la justesse dans leur manière d’ être selon leur propres valeurs. Il m’a suffi de les voir côte à côte pour bien percevoir leur visage changer, s’apaiser, comme si rien d’autre n’existait. Juste ce moment de bonheur arraché à leur triste réalité. Finalement il n’y a pas forcément besoin d’être démonstratif pour s’adorer. Il suffit aussi d’être soudé face à l’adversité.

Dans la chambre du foyer pour femmes qui l’hébergeait, il n’y avait pas grand chose. Quelques vêtements et articles de toilette. Aucun souvenir de sa vie d’avant si ce n’est une toute petite boite rose irisée qu’elle avait trimbalée durant tout son périple. Comme un coffre au trésor vide mais empli de souvenirs.

Quand il partait, elle s’éteignait. C’était peut-être la dernière fois qu’elle le voyait. La rue est dangereuse pour les sans-papiers. Les contrôles peuvent sonner, d’un coup d’un seul, le glas de leur projet. Tout un exil a recommencer. Elle déprimait. Le jour où elle est partie, pour s’installer dans un tout petit logement mis à disposition par l’Etat, c’est l’oeil larmoyant que je lui ai dit au-revoir. Je lui ai souhaité tout le bonheur qu’elle méritait.

Je ne saurais jamais ce qu’ils sont devenus. J’espère qu’ils sont heureux et ensemble. Faisons en sorte que notre humanité dépasse l’égoïsme de notre société actuelle. Que nous acceptions d’être un peuple généreux, qui n’a pas peur de l’étranger. Une terre hospitalière pour tous ceux qui fuient la folie meurtrière de la guerre. Que nous les accueillons dignement sans crainte, les bras ouverts au lieu de les chasser comme des chiens errants. Un jour, nous serons peut-être nous aussi à genoux.

 

Contrainte du 15/01/2018 : Joli(e) , olibrius, savourer, obéissant, saphir, irisé , horizon, larmoyant, adorer.

 

 

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