Pauvres fous !

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Malcolm Liepke

L’hôpital psychiatrique est l’abri pour tous ceux qui ne peuvent s’adapter à la folie ambiante. Ils y trouvent asile, sécurité et protection loin des fous prisonniers de leur triste normalité. Voilà cinq ans que je suis dans ce monde.

Les patients arrivent à la salle à manger pour le petit déjeuner, les yeux bouffis par le sommeil, les larmes, souvent un mélange des deux. Mon sourire en réconforte certains, d’autres ne le voient pas, bien trop envahis par leur angoisse pour regarder autour d’eux. La plupart ont mal dormi cette nuit. Roman a de nouveau été hospitalisé et son arrivée a été tonitruante, celle de l’emprisonnement d’un animal en rut. Il souffre d’un trouble bipolaire et arrive toujours en phase haute, totalement maniaque.  Il passe ses journées entièrement nu à se masturber comme un damné. Il envoie son foutre contre les murs alors que la porte de sa chambre le maintient à l’écart le temps qu’il redescende. Et celui ou celle qui l’ouvre s’en prend plein la gueule.

Cécile est de mauvaise humeur, elle s’est encore fait violer cette nuit, comme chaque nuit. Elle vit l’enfer depuis longtemps, la schizophrénie ne lui laisse que peu de répit. Il y a deux ans, elle a décidé que son voyage s’arrêtait là mais elle a survécu au passage du train. Elle n’a pas perdu la vie mais y a laissé une jambe, et est revenue chez nous. Ce matin, elle ne sait pas qui est celui qui a abusé d’elle durant son sommeil. Mais elle sait qu’on l’a prise. Son entrejambe lui brûle, comme à chaque fois. Elle en est tellement convaincue qu’elle a même déjà réussi à en convaincre les flics. Un jour, ils ont débarqué dans l’unité pour interroger Ahmed, le pauvre Ahmed qui ne pouvait même pas nier. Son cerveau, trop abimé par l’alcool, ne retient plus rien. Il oublie même qu’il a déjà mangé, malgré la pesanteur de son ventre. Les témoignages des soignants de veille cette nuit-là l’ont innocenté et l’enquête s’est arrêtée. Alors Cécile a voulu faire justice elle-même et a essayé de l’égorger. Fort heureusement, ça aussi il l’a oublié. C’est avec le sourire qu’il pousse le fauteuil roulant de celle qui l’a agressé quelques mois plus tôt et qu’il l’installe à table avec toute la gentillesse qui le caractérise. Les traits de caractère eux ne s’oublient pas.

Les journées se suivent et se ressemblent. Les habitués, trop malades pour vivre à l’extérieur, ont leurs petites habitudes et gèrent leur vie de manière presque autonome, entre deux prises de médicaments. L’hôpital devient peu à peu leur lieu de vie, et les soignants leur famille. L’imprévu et la nouveauté sont rythmés par les nouvelles admissions. L’homme ayant raté sa tentative de suicide demandera une vigilance accrue pour éviter qu’il ne mette fin à ses jours dans l’unité. Le suicide, seul échappatoire lorsqu’on ne voit pas d’issue. Il sera accompagné dans son cheminement, avec bienveillance, jusqu’à ce qu’il se remette de son chagrin d’amour, et choisisse la vie. On apprendra patiemment à l’adolescente qui se mutile les bras à exprimer ses émotions. La souffrance physique est parfois plus supportable que la souffrance psychique. On entourera les parents effondrés de celui ou de celle dont la vie bascule, l’enfant qui les a agressés en plein épisode psychotique aigu. Un coup de tonnerre dans leur ciel serein.

Vous devez vous demander comment l’on fait pour supporter tout cela. Moi, j’Aime. J’aime les humains, les écorchés, les abîmés, les amochés. Et surtout je l’aime Lui. Cela fait deux ans et cela durera toute la vie. Je l’ai rencontré dans le service. Ça a été un véritable coup de foudre. Il vient souvent rendre visite à Carole, son épouse. La psychose puerpérale c’est le comble de l’horreur  : perdre la tête en donnant la vie. Elle a vu le diable dans son fils et Tristan est arrivé in extremis dans la salle de bain au moment où elle tentait de le noyer. Un meurtre pour sauver sa peau. Il est dévasté à chaque fois qu’il vient. Carole, elle, se sent bien dans l’unité, à l’abri du mal. Elle refuse même parfois de le voir, quand elle est trop angoissée. L’idée que le petit Satan qu’elle a porté pourrait avoir pris possession de lui est de plus en plus présente. Il continue de l’élever d’ailleurs. Et ça c’est un signe qui ne trompe pas, elle n’est pas dupe. Alors moi je le réconforte, les yeux dans les yeux, ma main sur son épaule. Et Tristan pleure. La puissance de notre Amour est à l’image de la grandeur de son cœur. Il ne peut laisser tomber sa femme pour vivre auprès de moi. Il attend juste qu’elle se remette.

Il m’est arrivé, entre deux de ses visites, d’aller le trouver au travail juste pour le voir. Et aussi, poussée par le désir de lui, pour le faire durcir. D’abord avec mes mains, avant de le lécher avec ma langue gourmande. Juste des caresses sur sa peau, et finir par l’enserrer de mes fines lèvres. Mais les vigiles m’ont toujours refusé l’accès. Ils me disent que je ne suis pas la bienvenue, qu’il faut que je le laisse tranquille, que la prochaine fois ils appelleront la police. Je n’ai pas peur d’eux, notre Amour est plus fort. Mais je ne veux pas qu’il ait de problèmes alors je m’en vais. Et je l’attends.

Le jour de sa visite est pour moi jour de joie. Tristan vient aujourd’hui avec Louis, leur fils, son enfant que je n’ai encore jamais vu. Les médecins ont proposé à Carole de le rencontrer. Il a bien grandi depuis qu’elle est hospitalisée, ce n’est plus le bébé qu’elle a connu. Peut-être que cette confrontation lui permettra de reprendre pied. On ne peut rester insensible devant l’innocence des enfants. Elle a fini par accepter, mais seulement en présence des soignants. Le petit blondinet arrive gaiement, il tient la main de son père. Il est content, il va voir maman. Cette mystérieuse maman qu’il ne connait pas.

— Elle est où maman  ? me demande-t-il impatient.

— Dans sa chambre, elle se repose. Je vais aller la chercher.

Je fonds littéralement devant son sourire angélique. Je l’aime déjà, et je l’élèverai comme si c’était mon fils.

— Carole, ils sont là.

— Non ! Non ! Je ne veux pas. Je ne veux pas  ! Qu’ils s’en aillent, qu’ils partent, qu’ils partent… Le démon, le démon  ! hurle-t-elle. Elle bave de rage, ses yeux laissent transparaitre sa terreur, elle transpire d’angoisse.

Des infirmiers arrivent, alertés par ses cris. Je les laisse avec elle et retourne vers Tristan. Il a tout entendu. Des larmes coulent sur ses joues. Louis regarde son père puis se tourne vers moi.

— C’est quoi démon  ? C’est qui ? me bredouille l’enfant maudit.

— Je ne sais pas Louis, je ne sais pas mon ange…

— Viens mon loup, on rentre à la maison lui dit son père.

Tristan s’agenouille. Il prend Louis dans ses bras, le serre tout contre lui. Et il s’en va sans même me regarder. Mon cœur se serre dans ma poitrine.

— Bonjour !

Je sursaute, absorbée par l’image de Tristan qui s’éloigne de moi.

— Bonjour Ahmed, lui dis-je pour la quatrième fois de la journée.

— Petit à petit l’oiseau fait son nid…

— Oui Ahmed, oui…

Je remonte le couloir. Carole tremble dans son lit. Roman tape contre la porte de sa chambre. Cécile est en pleine fellation avec une banane. La vie reprend son cours dans l’unité comme si  rien ne s’était passé. Et pourtant, en un instant, ma vie s’est arrêtée et  je vais m’enfermer dans les toilettes pour pleurer.

Cela fait deux semaines que Tristan n’est pas venu rendre visite à son épouse. Il attend qu’elle aille mieux, sa dernière expérience a été trop douloureuse. Mais elle n’ira jamais mieux. Par expérience, je le sais bien. Elle restera coincée dans son délire et même si elle vient à reprendre contact avec la réalité, celle-ci lui serait alors si insupportable qu’elle replongerait dans la folie. Leur vie à trois est détruite. Notre vie à deux ne se construit pas. Cela fait si longtemps que nous sommes séparés, si longtemps que mes mains ne l’ont pas caressé que je m’essouffle. Alors c’est décidé, je vais parler à Carole. Elle doit le quitter. Je ne veux pas mourir d’Aimer et je ne peux renoncer à notre bonheur.

— Carole, tu devrais peut-être te séparer de Tristan. Tu arrêterais de souffrir, non  ? je lui suggère avec douceur.

Elle a confiance en moi, se confie souvent. Elle me dit toute sa souffrance, toutes ses angoisses.

— Me séparer de Tristan  ? Jamais !  Je l’aime.

— Mais… et Louis  ? Je suis abasourdie.

— C’est Louis qui doit partir, après tout ira bien, nous serons de nouveau heureux…

Je m’en vais dépitée. Naïve comme je suis, j’y ai cru. Je pensais lui apporter la solution. C’est pourtant la solution, la seule. Je repars pleine de déception et de colère. Ce pourrait être si simple.

Les mois passent et Tristan ne revient pas. La dernière fois que je l’ai vu et que nous nous sommes parlés, il était anéanti. C’était aux funérailles de Carole. Et même si la place est libre je ne peux me réjouir de son décès. J’ai attendu comme les autres, comme n’importe qui, pour me tenir face à lui et lui présenter mes condoléances. Lui aussi, il a fallu qu’il patiente pour que j’arrive devant lui et qu’il soit enfin réconforté par sa douce aimante. Pourtant, il a fait comme si de rien n’était. Il m’a tendu la main et m’a même vouvoyée, certainement pour me préparer à cette longue absence, par bienveillance, pour me protéger. Il m’a même dit: « Arrêtez, je vous en prie ». Je lui ai alors souri, j’avais compris, il me disait je t’aime. Il lui faut du temps pour accepter sa disparition et pour s’occuper de son fils. Je le comprends. Et que diraient les gens, les bien-pensants. Alors je suis retournée à l’hôpital faire mon devoir, apaisée par ses paroles, heureuse de l’avoir vu.

 Roman est sorti. Il ne reviendra plus. Il s’est pendu dans un moment de lucidité, trop conscient de ce qu’il fait vivre à ses proches. Cécile alterne entre sexualité végétale et jouissance imposée. Ahmed n’oublie pas de sourire à la vie. La routine de l’asile.

Pourtant, j’entends régulièrement Tristan me chuchoter des mots doux à l’oreille comme s’il voulait me réconforter. C’est que nos âmes sont liées. Hier, je me suis masturbée en pensant à lui. J’ai crié son nom pendant que je jouissais, haletante. C’est en m’endormant que les images de la mort de Carole me sont revenues à l’esprit  : j’ouvre la porte de sa chambre. Elle dort paisiblement, totalement épargnée de ses angoisses, sereine comme cela ne lui arrive plus durant la journée. Je la regarde. L’image de Tristan se fait plus nette devant mes yeux. Mon cœur s’accélère. Mes doigts s’enfoncent dans l’oreiller que je tiens tout contre ma poitrine. Je souffle un grand coup comme pour chasser ma peur et mon hésitation en même temps que l’air de mes poumons. D’un coup je l’appuie contre le visage de ma rivale. De toutes mes forces, de tout mon cœur. Elle se met à se débattre, réveillée par la suffocation. J’appuie encore plus fort. Je souris. Je ne sais pas combien de temps cela a duré, combien de temps elle a résisté. Ses ongles glissent sur mes manches, ils n’atteignent pas ma peau. Ses jambes s’agitent, alors je m’assois sur ses genoux et je l’immobilise. Elle se débat de moins en moins. D’un coup ses mains se crispent autour de mes poignets puis elle lâche. Je maintiens la pression par sécurité. C’est qu’elle est maligne, c’est peut être un leurre et je ne veux pas la rater. Lorsque j’enlève l’oreiller, son visage est figé dans la peur, ses yeux sont grands ouverts. Je m’endors baignée de la même satisfaction que celle que j’ai ressentie ce soir-là. Je suis sereine et heureuse, enfin.

Je passe une douce nuit. Au matin, l’unité reprend vie. J’entends des pas qui s’approchent de ma chambre. Je  me prépare de nouveau à accueillir la folie des autres. Ils frappent à la porte, comme chaque matin. Mon Amour, rien ne nous séparera, rien ne me détachera de toi. Même pas les pilules que les dingues en blanc me font avaler chaque jour. Ils vérifieront ma compliance en me faisant tirer la langue ou boire un grand verre d’eau. D’autres se croyant plus malins me feront parler. Je jouerai leur jeu, je coincerai leur foutu cachet contre ma joue, comme je le fais depuis des années, et je leur sourirai. Je dirai au médecin, lors de l’entretien, que je t’ai oublié. Je lui dirai ce qu’il veut entendre, jusqu’à ce qu’il estime que je ne représente plus un danger pour toi. Un danger  ?  Espèce de dingue qui ne comprend rien. Est-il dangereux d’aimer  ? Pauvres fous ! Ils pensent que l’on peut soigner l’Amour. Mais est-ce une maladie d’Aimer  ? Eux ils l’appellent Érotomanie.

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