Mourir pour des idées : épisode 1

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Elena Vizerskaya

Chaque individu de chaque Etat, de chaque région, de chaque village était embarqué dans la GIA, la Guerre des Idéologies Absurdes. Chacun défendait ses propres opinions.

Les désaccords portaient sur des idées diverses et variées. Si certaines n’avaient rien d’absurdes, bien au contraire, et touchaient à des opinions politiques ou des idéologies religieuses : telle l’opposition en France entre les « il faut faire barrage à la montée du fascisme » et les « partisans du bleu marine » ou encore quand la rue se trouvait envahie de familles hétérosexuelles mariées et fécondes qui déambulaient avec leur progéniture lors d’une manifestation pour tous, qui en fait défendait des acquis et les refuser à tous. Celles-ci étaient cependant occultées par d’autres qui ,elles, étaient grotesques de part l’ampleur qu’elles prenaient.

Les réseaux sociaux foisonnaient d’idéologies très détaillée en 280 caractères, qui donnaient lieu à des coups bas de toutes sortes.  Pour exemple l’idée que les hommes ne doivent pas écarter les jambes dans les transports publics car c’est un non-respect des femmes (qui elles pouvaient les écarter en toute liberté ) avait conduit certaines féministes à des actes de barbarie sur des individus masculins qui n’avait pour seul tort que d’être un peu trop bien montés pour pouvoir accoler leurs cuisses. Les convictions étaient énoncées ou rédigées haut et fort et se rencontraient sur des champs de bataille et ils étaient forts nombreux.  Les débats ,ici et là, devenaient des combats. Le petit hameau calme jusqu’alors s’enflammait, embrasé par des joutes verbales entre les partisans des clarines des vaches qui se positionnaient comme les défenseur des traditions agricoles, et les opposants au son des cloches dans les champs attenants au pavillon résidentiel, aboutissement d’une pénible et couteuse recherche de calme. Le monde entier défendait ses propres idées, et chacun se retrouvait militant pour tout et pour rien, dans divers bataillons. J’ai même assisté à une rixe verbale entre un partisan de la fourchette et un adepte des doigts devant une baraque à frites. Des opposants de la veille se retrouvaient alliés dans certains combats du lendemain. On ne savait plus très bien qui défendait quoi, qui défendait qui, limite qui on était Soi et surtout si l’on en avait le droit.

Il fallait se positionner sur tout et sur rien, et ce positionnement se devait d’être défendu corps et âme. Cela donnait lieu à des situations cocasses. Des hommes marchant en crabe pour témoigner de leur droit de ne pas toujours serrer les fesses faisaient barrage devant les esthéticiennes pour imposer le non droit d’avoir un pubis glabre. Les hommes s’opposaient aux femmes, les jeunes s’opposaient aux vieux, les blonds s’opposaient aux bruns. Les religions s’affrontaient, les genres s’opposaient, les fossés se creusaient. Les échanges s’envenimaient, les positions se durcissaient, l’incompréhension et l’intolérance s’accroissaient. L’autre était dans le tort, les idées divergentes remettaient en cause l’identité propre. Et chacun se sentant menacé se mettait à agresser son prochain. Les salves de mots furent peu à peu remplacés par des tirs de mitraillettes ou des jets de cocktails Molotov. Ces moyens ayant, à juste titre, étaient reconnus comme beaucoup plus efficaces pour faire taire les opinions contraires. Une guerre civile de choix, une GAI, une Guerre Absurde des Idéologies.

Tous ces questionnements populaires arrangeaient bien les dirigeants des différentes Nations. Les questions qui concernaient chacun (Faut-il détruire la planète pour produire davantage ? Faut-il laisser mourir de faim des individus qui vivent sur des terres arides et peu fertiles ? Faut-il bombarder d’innocents civils parce que certains de leurs touristes viennent ensuite se faire exploser en plein match de foot ?) étaient éludés et les monarques légitimement élus n’en faisaient qu’à leur tête. Personne pour les contredire, pour se mobiliser, tous trop occupés à défendre leurs vitales convictions. Vous me demanderez, à juste titre, ce que je faisais moi pour défendre la terre et ses habitants. Je vous l’accorde, je ne faisais pas grand-chose. Je travaillais comme journaliste et ma résistance passait par la rédaction d’articles sur la fonte des glaciers ou la famine en Ethiopie. Mais aucun d’eux n’était publié. Les gens voulaient du people, du fashion, du glamour. Les périodiques d’information laissaient place aux revues de mode et de décoration.  La vie des stars, grands initiateurs de nouvelles tendances et donc d’idéologies, a rapidement pris la place des rubriques philosophiques ou culturelles. Seuls les articles économiques parvenaient malgré tout à survivre. Le modèle capitaliste, étonnamment, rassemblait tout le monde. L’idée de travailler d’arrache pied pour posséder des biens inutiles mais enviables selon la publicité et l’apologie du bonheur de consommer était peut être la seule qui mettait tout le monde d’accord.

Dès le début de la GAI, j’ai pris peur. Je constatais avec effroi l’incapacité de tolérer la différence et le mouvement en marche semblait tendre vers une volonté d’homogénéisation totale. Les hommes politiques finirent par tenter de rétablir l’ordre dans les pays en légiférant pour mettre fin aux affrontements qui faisaient inexorablement de plus en plus de victimes, et surtout qui  faisait baisser la productivité du pays. Je ne pouvais ni me résoudre à renoncer à mes idées libertaires pour me fondre dans la masse ni choisir de mourir. Entre autre je refusais de me soumettre au code vestimentaire établi qui permettait une fois pour toute de définir une distinction claire entre masculin et féminin, et je n’arborais pas l’uniforme à jupe et talon que mon genre, (ou plutôt que l’idée que l’on se faisait de la féminité)  m’imposait, ni me laisser pousser les cheveux pour qu’ils volent au vent avec grâce. Et je perdais toute identité, toute existence aux yeux de la société. J’étais en danger, devenue nuisible car différente. Alors j’ai déserté le combat.

J’avais couvert, il y a quelques années, la découverte d’une base secrète en pleine forêt. Ce vestige de l’ère soviétique avait permis, en son temps, à des centaines de camarades de vivre en parfaite autonomie. L’article était passé inaperçu, le communisme n’intéressait plus personne, et il était fort probable que même les grands de ce monde aient oublié  l’existence de ce refuge. J’emportais quelques objets chers à mon cœur, des livres et quelques vinyles, témoin de la richesse passée de la créativité humaine. J’abandonnais smartphone, ordinateur et autres objets connectés, craignant d’être repérée par les satellites ou trahie par mon adresse IP. La fuite devenait urgente, vitale. La chasse aux sorcières avait officiellement été déclarée et encouragée par les gouvernements, soucieux de maintenir l’ordre des pays pour ne pas perturber la croissance. Fort heureusement mon trajet se passa sans encombre.

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